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Jung, synchronicité et loi de l’attraction

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Synchronicités, vibrations, univers intérieur : une partie du vocabulaire des spiritualités contemporaines vient de Carl Gustav Jung. Ce que l’héritage dit vraiment, et ce qu’on lui fait dire, quand elle ne sont pas passées sous silence ou présentées comme des découvertes inédites transmises par des guides spirituels, des anges ou des extraterrestres.

Entre héritages intellectuels et réinterprétations que disent réellement ces théories ?

Un scarabée contre la vitre

Zurich, années 1920. Une patiente raconte à Jung un rêve dans lequel on lui offre un scarabée d’or. Au même moment, un insecte cogne contre la fenêtre du cabinet : une cétoine dorée, le cousin européen du scarabée. Jung l’attrape et la lui tend.

Il racontera souvent cette scène. Pour lui, elle illustre ce qu’il appelle la synchronicité : deux événements sans lien causal, mais unis par un sens qui frappe celui qui les vit. Un siècle plus tard, l’anecdote circule sur les réseaux sociaux, souvent accompagnée d’une promesse que Jung n’a jamais faite : celle d’attirer à soi ce que l’on désire.

D’où la question de cet article. Les nouvelles spiritualités sont-elles les héritières de Jung, ses vulgarisatrices, ou ses contresens ? La réponse honnête est : un peu des trois. Et Jung lui-même n’est pas tout à fait innocent de ce qu’on a fait de lui.

Ce que Jung a vraiment dit

Un psychisme plus vaste que le moi. Pour Jung, la conscience n’est que la partie émergée de la vie psychique. Sous l’inconscient personnel, fait de notre histoire propre et singulière, il postule un inconscient collectif : des structures communes à l’espèce humaine, qu’il nomme archétypes.

Le héros, l’ombre, la mère, le sage reviennent ainsi dans les mythes, les rêves et les religions de cultures pas forcément très éloignées.

La synchronicité. Le mot apparaît dès 1930, mais Jung ne le théorise qu’en 1952, dans La synchronicité comme principe de connexions acausales.

  • L’idée centrale tient en une phrase : certains événements seraient reliés par leur signification, non par une cause. La pensée ne provoque pas l’événement ; elle lui correspond. Il s’agit d’une grille de lecture, pas d’une technique pour agir sur le monde.

Le dialogue avec Pauli. Cet essai paraît dans un volume commun avec le physicien Wolfgang Pauli, prix Nobel 1945, qui fut aussi son patient puis son interlocuteur. Les deux hommes se demandent si l’esprit et la matière ne seraient pas deux faces d’une même réalité sous-jacente, ce que Jung appelle, d’après les alchimistes, l’unus mundus. C’est une spéculation philosophique sérieuse. Ce n’est pas une théorie physique, et Pauli lui-même ne l’a jamais présentée ainsi. L’adoption du terme « unus mundus » ne suppose pas non plus une adoption plus générale de l’alchimie en tant que vérité, mais démontre plutôt l’intérêt de Jung envers ce domaine.

Un Jung moins sage qu’on le croit

Il serait commode d’opposer un Jung rigoureux à des disciples naïfs, mais ce serait un narratif exagéré.

Dans son essai de 1952, Jung s’appuie sur les expériences de perception extrasensorielle de J. B. Rhine, aujourd’hui discréditées, et consacre un long chapitre à une étude astrologique sur des couples mariés. Il prend la parapsychologie très au sérieux.

Il annonce aussi, dans Aion (1951), l’entrée de l’humanité dans l’ère du Verseau, image qui deviendra un emblème du New Age.

Les historiens des religions, comme Wouter Hanegraaff, le comptent d’ailleurs parmi les grandes sources de ce courant : Jung a « psychologisé » le sacré et sacralisé la psychologie.

La filiation existe donc bel et bien. Mais Jung reste un médecin qui écrit pour comprendre, pas un guide qui promet des résultats. Et la synchronicité pose un problème que ses défenseurs évitent souvent : n’importe quelle coïncidence peut être lue comme significative ou insignifiante, ce qui la rend difficile à infirmer au niveau personnel, et difficile à confirmer en tant que règle régissant le monde de façon universelle.

Faut-il pour autant renoncer à voir des signes et tout réduire à des hasards ou coïncidences ?

En réalité, le sens qu’une personne donne à une coïncidence lui appartient, et il peut orienter réellement sa vie : c’était justement l’intuition de Jung.

Les récits de pressentiments, comme ces voyageurs qui renoncent à un vol qui s’écrasera, frappent les esprits depuis toujours.

Croire est un droit, une conviction, présenter ces récits comme des preuves est valable, mais plutôt au niveau personnel qu’au niveau d’une vérité statistique ou une règle de fonctionnement de l’univers. La seule véritable certitude est qu’on ne le sait pas, ce qui n’empêche pas d’y croire (c’est justement la définition de ce qu’est une croyance, qu’il s’agisse d’une croyance en la spiritualité, en la religion, ou en la science). Après tout, la science moderne a elle-même des dogmes, des prêcheurs, et des hérétiques.

La loi de l’attraction : une autre famille

La loi de l’attraction ne descend pas directement de Jung. Elle vient du New Thought, un mouvement américain du XIXe siècle lancé dans le sillage du guérisseur Phineas Quimby, pour qui l’esprit pouvait guérir le corps.

L’expression elle-même s’impose en 1906 avec William Walker Atkinson, auteur de Thought Vibration or the Law of Attraction in the Thought World. On y trouve déjà le mot « vibration ».

La suite est connue : Think and Grow Rich de Napoleon Hill en 1937, puis le film et le livre The Secret de Rhonda Byrne en 2006, qui popularise l’idée mondialement. La promesse est constante : nos pensées émettent une force qui attire les événements qui leur ressemblent.

La différence avec Jung est de nature, pas de degré. La synchronicité constate un sens après coup ; la loi de l’attraction prétend produire un effet à l’avance.

Une part de la promesse peut s’expliquer :

  • Celui qui croit en son projet ose davantage, repère mieux les occasions et les saisit, persévère plus longtemps et tente de s’entourer de relations qui l’aideront à réussir.
  • Celui qui craint l’échec évite, renonce, se méfie, et tente même de décourager les autres pour ne pas les voir réussir ce qu’il n’ose ou ne sait pas faire.

La pensée change nos actes, et nos actes changent nos circonstances. Rien de cela ne suppose nécessairement une force surnaturelle qui agirait sans eux « par définition ». De même que parfois, la simple logique, couplée aux bonnes informations, fait des prédictions bien plus précises que le meilleur des voyants.

Le grand écart : l’ombre contre les « bonnes vibrations »

C’est ici que les deux traditions s’opposent le plus nettement. Le cœur de la pensée jungienne est l’individuation : devenir pleinement soi en intégrant ce qu’on préférerait ignorer. Cela passe par la rencontre avec l’ombre, ces parts de nous jugées inacceptables. Pour Jung, la colère, la tristesse ou le doute ne sont pas des parasites à éliminer ; ce sont des messages.

Une partie de la spiritualité contemporaine demande l’inverse : chasser les pensées négatives, maintenir une vibration haute, fuir les « énergies basses ». Les psychologues parlent de spiritual bypassing : utiliser le discours spirituel pour contourner ce qui fait mal au lieu de le traverser.

Le revers est cruel. Si les pensées attirent les événements, alors le malade, le pauvre ou la victime d’un accident l’ont, d’une certaine façon, « attiré ». Ce raisonnement n’a aucune base scientifique, et il ajoute la culpabilité à l’épreuve. Jung, qui demandait d’accueillir l’ombre, est ici aux antipodes de ceux qui le citent.

Pourquoi les coïncidences nous frappent

Vous pensez à un ami perdu de vue depuis vingt ans ; il vous écrit le soir même. L’effet est saisissant. Mais personne ne compte les centaines de fois où l’on pense à quelqu’un qui ne se manifeste pas. C’est le biais de confirmation : on retient ce qui conforte nos attentes et on oublie le reste.

S’y ajoute la loi des grands nombres. Sur huit milliards d’humains et des milliers de pensées par jour, des coïncidences très improbables se produisent forcément, tous les jours, quelque part. Les statisticiens Persi Diaconis et Frederick Mosteller l’ont formulé en 1989 : avec un échantillon assez grand, n’importe quoi d’étonnant finit par arriver.

Jung avait raison sur un point : le sens que nous accordons à un événement est une réalité psychique, et il peut changer une vie. Il ne prouve pas forcément l’existence d’une force inconnue.

De la quête de sens à l’emprise

La spiritualité n’est pas une escroquerie. Méditer, chercher du sens, lire ses rêves sont des démarches légitimes. Le problème commence quand une offre spirituelle exploite cette recherche pour obtenir de l’argent, du pouvoir ou une dépendance.

Cinq signaux doivent alerter :

  1. Les certitudes absolues. Une « vérité » que la science refuserait de voir, sans aucune étude vérifiable.
  2. Les promesses invérifiables. Richesse, guérison, amour garantis si l’on suit la méthode à la lettre.
  3. La culpabilisation. Si ça ne marche pas, c’est que vous n’y croyez pas assez ou que vos vibrations sont trop basses.
  4. L’escalade financière. Un premier stage abordable, puis des initiations de plus en plus chères et présentées comme indispensables.
  5. L’isolement. Se méfier des proches sceptiques, des médecins, de toute contradiction vue comme une « attaque énergétique ».

Un test simple : comment l’enseignant réagit-il à une question critique ? Celui qui discute, reconnaît ses limites et vous laisse partir librement n’a rien de commun avec celui qui voit dans vos doute la preuve d’une conscience « pas assez éveillée ». On juge une pratique à ses effets sur votre autonomie, vos libertés, vos droits.

Explorer sans conclure

Les nouvelles spiritualités doivent à Jung une partie importante de leur vocabulaire et de leurs intuitions : l’idée d’un monde intérieur plus vaste que le moi, l’attention aux symboles, le sérieux accordé aux coïncidences vécues. Elles ne lui doivent pas la loi de l’attraction, qui vient d’ailleurs et promet autre chose.

La ligne de partage ne passe pas entre croire et ne pas croire. Elle passe entre une démarche qui aide à se connaître, ombre comprise, et une autre qui promet de commander au réel et culpabilise ceux qui échouent.

Cette seconde démarche a aussi une dimension politique, que certains qualifient de « néolibérale ». L’argument est le suivant : si chacun attire ce qui lui arrive, alors le chômage, la précarité ou le burn-out deviennent des problèmes de vibration personnelle, non de conditions de travail ou d’inégalités. La solution n’est plus de changer la société, mais de se changer soi-même, car c’est « votre faute », en achetant au passage stages, livres et applications.

Les historiens des religions Jeremy Carrette et Richard King décrivent, dans Selling Spirituality (2005), une «seconde privatisation de la religion » : après son repli dans la sphère privée, la spiritualité serait devenue un produit de consommation. Dans Happycratie (2018), la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas montrent comment l’injonction au bonheur transforme des inégalités structurelles en déficits psychologiques individuels, et culpabilise ceux qui n’y arrivent pas (La Vie des idées). Ronald Purser, dans McMindfulness (2019), applique la même critique à la méditation de pleine conscience vendue aux entreprises : elle aiderait les salariés à supporter le stress plutôt qu’à en interroger les causes. Barbara Ehrenreich avait ouvert la voie avec Bright-Sided (2009), sur la « pensée positive » américaine.

L’argent a toujours circulé dans les religions. Depuis la nuit des temps, l’humanité à toujours voulu acheter la rédemption. On en trouve des traces dans la bible, au temps des croisades, ou à la renaissance.

Mais cette critique rappelle qu’une spiritualité qui ne parle que de l’individu laisse dans l’ombre tout ce qui ne dépend pas de lui et qui lui est ainsi imposé comme une vérité ou un fait qu’il ne faudrait pas chercher à combattre.

Reste la vraie énigme, celle qui fascinait Jung : pourquoi avons-nous tant besoin de relier notre vie intérieure au monde ? Pourquoi un scarabée contre une vitre peut-il bouleverser une thérapie ?

La curiosité et l’esprit critique conduisent aux vrais questionnements. Ensemble, ils constituent sans doute la forme d’éveil la plus aboutie et la plus précieuse, à une époque violente, rétrograde et appauvrie, où savoir questionner, critiquer et argumenter relève presque du superpouvoir.

Sources et lectures

  • Carl Gustav Jung, La synchronicité comme principe de connexions acausales (1952), dans Collected Works, vol. 8.
  • C. G. Jung et Wolfgang Pauli, Naturerklärung und Psyche (1952), trad. angl. The Interpretation of Nature and the Psyche (1955).
  • C. G. Jung, Aion (1951), sur le Soi, l’ombre et l’ère du Verseau.
  • William Walker Atkinson, Thought Vibration or the Law of Attraction in the Thought World (1906).
  • Wouter J. Hanegraaff, New Age Religion and Western Culture (1996).
  • Persi Diaconis et Frederick Mosteller, « Methods for Studying Coincidences », Journal of the American Statistical Association (1989).
  • Université du Kent — Selling Spirituality
  • La Vie des idées — Bonheur obligatoire

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