Hypothèse silurienne: que resterait-il de l’humanité après 100 millions d’années ?

6–10 minutes

Deuxième partie de notre série sur l’hypothèse silurienne.

Si l’humanité disparaissait demain, presque toutes ses traces visibles finiraient par disparaître. Les villes, les routes, les ponts, les satellites semblent durables à l’échelle humaine. À l’échelle géologique, ils sont fragiles.

Dans 100 millions d’années, il resterait probablement très peu de ruines reconnaissables. Les traces les plus solides de notre civilisation seraient plutôt des anomalies chimiques, des couches de pollution, des isotopes artificiels, des résidus industriels et peut-être quelques fossiles liés à nos espèces domestiques.

C’est l’un des enjeux de l’hypothèse silurienne : si une civilisation industrielle avait existé avant nous, il ne faudrait probablement pas chercher des monuments intacts, mais des signatures indirectes dans les roches. Schmidt et Frank formulent précisément cette question : une civilisation industrielle antérieure serait-elle détectable dans les archives géologiques ?

1. Ce qui resterait matériellement de l’humanité

Les villes modernes ne sont pas faites pour survivre sans entretien.

Le béton se fissure, l’acier se corrode, les vitres éclatent, les routes sont colonisées par la végétation. Les tunnels s’effondrent ou se remplissent d’eau. Les barrages finissent par céder.

Après quelques milliers d’années, les grandes villes seraient dejà à l’état de traces, comme le sont certaines ruines ancestrales que nous pouvons encore trouver grâce au Lidar et autres instruments technologiques.

Après plusieurs millions d’années, elles seraient probablement réduites à des couches de débris, de minéraux, ou de poussières.

Dans 100 millions d’années, New York, Tokyo, Paris ou Shanghai ne seraient pas lisibles comme des villes. Au mieux, certaines zones pourraient présenter des concentrations inhabituelles de béton altéré, de métaux oxydés, de verre ou de matériaux céramiques.

Les métaux raffinés ne restent pas longtemps sous leur forme industrielle. Le fer rouille, le cuivre verdit, l’aluminium s’oxyde, les alliages se dégradent.

À très long terme, les objets métalliques retournent vers des formes minérales plus stables. Cela ne laisserait pas des machines reconnaissables, mais plutôt des concentrations anormales de métaux dans certains sédiments.

Ces concentrations pourraient être interprétées comme naturelles, sauf si elles sont associées à d’autres indices industriels.

Les plastiques sont souvent présentés comme presque indestructibles.Mais, sur des millions d’années, ils se fragmenteraient, se dégraderaient et seraient transformés par la chaleur, la pression, l’oxydation, les micro-organismes et les processus géologiques.

NDLR: avec les anacées scientifiques, on a trouvé des bactéries et des vers capable de digérer les plastiques.

Dans 100 millions d’années, il ne resterait donc pas de bouteille ou de sac plastique reconnaissable.

En revanche, certains résidus pourraient subsister dans les sédiments, surtout dans les environnements pauvres en oxygène.

La trace des plastiques serait donc moins visuelle que chimique : des molécules, des fragments ou des signatures organiques difficiles à attribuer avec certitude.

Les satellites en orbite basse retomberaient rapidement à l’échelle géologique. Ils brûleraient dans l’atmosphère ou s’écraseraient au sol. Les satellites plus lointains pourraient durer plus longtemps, mais ils resteraient exposés aux collisions, au rayonnement et aux perturbations orbitales.

Dans 100 millions d’années, il serait très improbable de retrouver un satellite humain intact autour de la Terre. Les objets envoyés sur la Lune pourraient mieux survivre, mais ils ne feraient plus partie des archives terrestres directes. Ils pourraient servir de base pour déduire qu’une civilisation avancé à vécu sur Terre et donner des indices sur ce qu’il faut chercher pour le prouver.

Les corps humains se fossilisent rarement. La plupart disparaîtraient par décomposition, dissolution ou dispersion. Les cimetières modernes pourraient laisser des traces localisées : concentrations de certains matériaux, restes de cercueils, métaux, dents, os ou produits chimiques.

Mais à 100 millions d’années, même ces traces seraient extrêmement rares. La fossilisation dépend de conditions très particulières : enfouissement rapide, faible oxygène, bonne chimie des sédiments, absence de destruction ultérieure.

Les humains en élèvent des dizaines de milliards. Leurs os sont massivement accumulés dans des zones d’abattage, des décharges et des sédiments récents.

Une future espèce intelligente pourrait donc trouver une anomalie biologique : une espèce d’oiseau soudainement surreprésentée, morphologiquement modifiée par la sélection humaine, puis éventuellement disparue ou transformée.

Ce serait une trace indirecte mais forte de notre civilisation : un animal domestique devenu marqueur géologique.

En ce qui concerne les autres animaux domestiques (vaches, cochons…) leur volume est important mais leurs reste sont mieux valorisés que ceux des poulets : gélatine, collagène, farines animales, engrais ou amendements sont autant de produits dérivés qui réduisent le volume des os de vaches ou de cochons. C’est pourquoi l’hypothèse silurienne évoque plutôt les os de poulet.

Les céramiques, briques, porcelaines et certains verres pourraient mieux survivre que d’autres matériaux. Ils sont déjà cuits, minéralisés ou chimiquement stables.

Dans 100 millions d’années, il ne faut pas imaginer des assiettes intactes partout dans les roches. Mais des fragments de céramique, de briques ou de verre pourraient subsister localement, surtout s’ils sont rapidement enfouis dans de bonnes conditions.

Ce seraient parmi les rares traces matérielles potentiellement reconnaissables.

2. Les signatures chimiques de notre civilisation

La combustion massive du charbon, du pétrole et du gaz modifie le rapport entre les isotopes du carbone, notamment entre carbone 12 et carbone 13.

Les combustibles fossiles sont riches en carbone 12, car ils proviennent d’anciennes matières organiques.

En brûlant ces combustibles, nous injectons dans l’atmosphère du carbone isotopiquement identifiable. Cette modification peut être enregistrée dans les océans, les sols, les glaces et les sédiments.

Dans les archives géologiques, une civilisation industrielle pourrait donc apparaître comme une excursion isotopique du carbone, c’est-à-dire une variation rapide et anormale du rapport entre isotopes.

La production industrielle d’engrais azotés laisse une trace chimique.

Les engrais modifient les sols, les rivières, les lacs et les zones côtières. Ils favorisent l’eutrophisation.

Eutrophisation: déséquilibre d’un milieu aquatique — lac, rivière, étang, zone côtière — causé par un excès de nutriments, surtout azote et phosphore.

À long terme, ces perturbations pourraient être visibles dans certains sédiments par des changements isotopiques, des dépôts organiques inhabituels ou des traces d’appauvrissement en oxygène.

L’industrie humaine extrait, concentre et redistribue des métaux à grande échelle : plomb, mercure, cuivre, nickel, chrome, cadmium, aluminium, uranium, terres rares.

Ces éléments existent naturellement, mais notre civilisation les déplace et les concentre de manière inhabituelle. Une couche sédimentaire marquée par des concentrations simultanées de plusieurs métaux pourrait donc constituer un indice industriel.

Seule, une anomalie métallique ne prouverait rien. Associée à des plastiques, à des isotopes radioactifs et à une crise biologique, elle deviendrait beaucoup plus intéressante.

Les plastiques, pesticides, solvants, composés fluorés ou molécules industrielles pourraient laisser des traces dans les sédiments. Beaucoup se dégraderont, mais certains composés ou leurs produits de transformation pourraient être détectables beaucoup plus longtemps.

Le problème restera l’interprétation. Après des millions d’années, ces molécules seront altérées. Une future analyse pourrait y voir une anomalie organique sans pouvoir la relier à une civilisation.

L’activité nucléaire humaine laisse une signature très particulière. Les essais nucléaires atmosphériques du XXe siècle ont dispersé des radionucléides artificiels à l’échelle mondiale, notamment du plutonium.

Le plutonium 239 est particulièrement intéressant : il est rare naturellement, associé aux retombées nucléaires modernes, et possède une demi-vie d’environ 24 000 ans. À très long terme, il disparaîtrait progressivement, mais ses produits de désintégration pourraient encore signaler une anomalie.

Une civilisation industrielle dotée du nucléaire laisserait donc probablement l’une des traces les plus difficiles à confondre avec une simple variation naturelle.

Aucun indice isolé ne suffit à prouver l’existence d’une civilisation disparue.

Une anomalie du carbone peut avoir une cause volcanique. Une anomalie métallique peut être hydrothermale. Une perturbation biologique peut être naturelle.

Mais une combinaison de plusieurs signaux dans la même couche serait beaucoup plus significative :

  • variation rapide du carbone ;
  • métaux concentrés ;
  • molécules synthétiques ;
  • radionucléides artificiels ;
  • perturbation de l’azote ;
  • disparition ou remplacement brutal d’espèces ;
  • traces de réchauffement et d’acidification des océans.

C’est cette accumulation de signaux, plus qu’un objet isolé, qui pourrait révéler une civilisation industrielle ancienne.

Conclusion

Dans 100 millions d’années, il ne resterait probablement presque rien de reconnaissable de notre civilisation. Pas de villes intactes, pas de routes lisibles, pas de satellites fonctionnels, très peu de corps humains et presque aucun objet complet.

Ce qui pourrait rester serait plus discret : couches sédimentaires anormales, céramiques fragmentaires, concentrations de métaux, traces de plastiques, isotopes radioactifs, perturbations du carbone et de l’azote, disparition ou explosion soudaine de certaines espèces.

C’est pourquoi l’hypothèse silurienne est utile.

Elle ne prouve pas qu’une civilisation industrielle a existé avant nous. Elle montre surtout que, si une telle civilisation avait existé très longtemps avant notre époque, nous ne devrions pas nécessairement attendre des ruines. Nous devrions chercher des signatures géologiques et chimiques, souvent discrètes et ambiguës.

La vraie difficulté n’est donc pas seulement de trouver une trace. C’est de savoir l’interpréter.


Liens et Sources

The Silurian Hypothesis: Would it be possible to detect an industrial civilization in the geological record?
https://www.cambridge.org/core/journals/international-journal-of-astrobiology/article/silurian-hypothesis-would-it-be-possible-to-detect-an-industrial-civilization-in-the-geological-record/77818514AA6907750B8F4339F7C70EC6

The Silurian Hypothesis — arXiv
https://arxiv.org/abs/1804.03748

Science of the Total Environment — Plutonium in coral archives: A good primary marker for an Anthropocene epoch
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0048969721001431

Australian National University — Global traces of plutonium could mark the start of the Anthropocene
https://physics.anu.edu.au/news_events/?NewsID=286

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